Connu et apprécié principalement par une frange particulière de la cinéphilie, Sam Raimi fait partie de ces cinéastes qui peinent à séduire un public plus large. Pourtant le cinéaste possède de solides arguments. Il est à ranger dans cette catégorie d’individus venus au cinéma par passion et par l’expérimentation précoce de la fabrication d’images. À peine âgé de 13 ans, Sam Raimi, passionné de cinéma, se voit offrir par son père une caméra Super 8. Il tourne des petits films qui, par tâtonnement, lui permettent d’intégrer certains principes. Plus tard, pendant ses études universitaires, il rencontre Bruce Campbell et Scott Spiegel avec lesquels il tourne des films amateurs en Super 8 pensés comme des évocations de films burlesques célèbres. Le trio s’essaie à différentes expérimentations filmiques. Puis vint la découverte du cinéma fantastique initiée par Scott Spiegel. Pas réellement inspiré par les codes du genre, Sam Raimi se laisse gagner par l’envie de voir comment le fantastique serait susceptible d’être associé à d’autres genres cinématographiques. Cela donnera un court-métrage, Within the woods (1978), qui fera le bonheur des circuits de distribution en milieu universitaire.
Forts de ce succès, Raimi et ses compagnons de tournage se lancent dans la production d’un long-métrage inspiré de Within the woods. Ce sera Evil Dead (1981). Le succès, tardif et généré par une diffusion massive en vidéo-clubs, est au rendez-vous. Le film est une véritable interrogation sur une porosité possible entre différents genres filmiques typiquement américains (Cartoon, Slapstick, bien sûr, mais il emprunte aussi au Western, au film d’Aventures le tout accommodé à une tonalité fantastique orientée vers l’horreur). Film de bricoleur, Evil Dead est à la fois une réussite et une sorte de phénomène réducteur qui associe l’auteur à un genre particulier.
Affilié systématiquement au cinéma de genre, Raimi a du mal à toucher un public plus vaste comme en témoigne l’échec commercial rencontré par ce qui constitue sans doute son meilleur film réalisé à ce jour, Un plan simple (1998). Sam Raimi honorera également quelques projets appelés communément « films de commande » afin de produire les films qui l’intéressent. Aujourd’hui, Sam Raimi reste célèbre pour Evil Dead et surtout pour la trilogie distribuée entre 2002 et 2007 qu’il a consacrée au personnage de Spiderman.
Intuitions, le film qui bénéficie des attentions de L’Atelier d’Images pour cette édition, précède la mise en production de la trilogie sur l’homme araignée. Le film est à l’image du reste de la filmographie de l’auteur : une forme hybride qui puise sa logique démonstrative dans des genres cinématographiques hétéroclites.
Intuitions est une œuvre étrange servie par une distribution sans faille (Cate Blanchett, Keanu Reeves, Giovanni Ribisi, Greg Kinnear, Hilary Swank, Katie Holmes, J. K. Simmons…) qui a sans doute contribué au succès commercial de l’œuvre. Située dans l’état de Géorgie, l’action du film procède par ruptures de ton qui secouent le récit. Néanmoins, les variations rythmiques qui ponctuent la dramaturgie s’harmonisent avec l’idée que se fait le public des atmosphères associées aux états du Sud des États-Unis.
Annie Wilson (Cate Blanchett), veuve depuis peu, élève seule ses trois enfants. Elle gagne sa vie en tirant les cartes aux habitants de Brixton. Pratique qui n’assure ni des revenus réguliers ni une stabilité matérielle au foyer. La pratique a ses adeptes comme Valerie Barksdale (Hilary Swank) ou Buddy Cole (Giovanni Ribisi) mais aussi ses détracteurs et en particulier Donnie Barksdale (Keanu Reeves). Dès le départ, s’installe une atmosphère assez envoûtante grâce à un découpage discret qui fait la part belle aux attitudes des comédiens et à la création d’une atmosphère singulière. Une sorte de langueur s’installe et s’accorde avec la description possible d’un quotidien rythmé par une confortable indolence.
La pratique d’Annie pourrait être une escroquerie. La jeune femme pourrait profiter de la crédulité de ses voisins mais il n’en est rien. Sans doute capable d’analyses psychologiques assez fines, Annie n’en possède pas moins un réel don de voyance. Lorsque l’une des plus belles femmes de Brixton, visiblement peu farouche, disparaît, la police, peu habituée à ce genre d’affaires, piétine. En désespoir de cause, on fait alors appel aux talents d’Annie. Le film sort ainsi d’une zone de confort dans laquelle on le pensait bien établi. Aux accents fantastiques et à la chronique rurale sudiste s’ajoutent désormais des emprunts au thriller psychologique.
Assez limpide dans sa résolution, Intuitions s’en remet d’abord à la performance de Cate Blanchett qui distille tout du long une infinie variété de nuances dans son interprétation. Le talent de Sam Raimi s’exprime ici par touches impressionnistes. Le cinéaste témoigne d’une aisance à entremêler les ressorts codifiés des genres que le film arpente. Glisser du film de fantômes au thriller réaliste par l’intermédiaire d’un médium sans éveiller la moindre réticence chez le spectateur témoigne du talent de l’auteur. Intuitions réunit tous les ingrédients propices à un visionnage rendu agréable par le plaisir de découvrir une rareté, ce qui en soi devrait contenter tout cinéphile avide de curiosités cinématographiques.
Côté suppléments, l’édition est bien lotie avec quelques modules qui prolongeront le plaisir du visionnage. À ce titre, la présentation du film par Stéphane Moïssakis livre quelques informations sensibles et bienvenues sur la carrière de Sam Raimi et sur la production de l’œuvre. Parmi les autres modules présents, l’ensemble des interviews (Raimi et ses acteurs ainsi que ceux des monteurs et du compositeur de la bande originale du film) constitue un ensemble attractif. Enfin l’ensemble est complété par la bande-annonce du film.
Crédit photographique : Copyright D.R.
Suppléments :
Présentation du film par Stéphane Moïssakis (CaptureMag)
Interviews de Sam Raimi et des acteurs
Interview avec les monteurs Arthur Coburn et Bob Murawski
Interview avec le compositeur Christopher Young
Bande-annonce