La Palme d’Or pour Fjord de Cristian Mungiu
Publié par Birgit Beumers - 26 mai 2026
Catégorie(s): Cinéma, Expositions / Festivals
Le nouveau film de Cristian Mungiu lui vaut sa deuxième Palme d’Or près de vingt ans après avoir inscrit dans l’histoire du Festival de Cannes le nouveau cinéma roumain avec 4 mois, 3 semaines et 2 jours (2007). Il a ensuite remporté le prix du meilleur scénario pour Au-delà des collines en 2012 puis le prix de la mise en scène pour Baccalauréat en 2016.
Fjord n’est peut-être pas un film parfait mais il a su convaincre plusieurs sensibilités, comme en témoignent les prix attribués par le jury du Festival de Cannes (Palme d’Or), le Jury de la critique internationale (FIPRESCI) et le Jury œcuménique. Sur la grille de Screen, le film se situait plutôt au milieu du classement et les critiques sont restées tièdes. Pourtant, c’est sa construction narrative et la puissante position éthique de Mungiu qui donnent sa force au film.
L’action se déroule en Norvège dans un petit village au bord d’un fjord fréquenté par les bateaux de touristes durant l’été, une saison qui touche à sa fin lorsque débute le récit. Très vite, le décor devient oppressant : les montagnes dominent le village de leurs sommets enneigés et leurs avalanches tandis que le bras de mer lui-même semble chargé de menaces ; lieu possible d’un suicide par noyade. C’est aussi une impasse géographique dont on ne peut sortir qu’en revenant sur ses pas.
C’est là que s’installent Lisbet (Renate Reinsve dans un jeu déterminé), originaire du village, et son mari roumain Mihai (Sebastian Stan), accompagnés de leurs cinq enfants (deux adolescents, deux enfants et un nourrisson encore allaité). Un changement de vie qui intervient après la mort des parents de Mihai en Roumanie où le couple s’était rencontré quand Lisbet y travaillait comme missionnaire. Soutenue par le réseau de la communauté chrétienne locale, la famille s’installe dans une maison, les enfants vont à l’école, Mihai trouve un emploi d’ingénieur informatique tandis que Lisbet, infirmière, travaille à la morgue municipale. Profondément croyante, la famille ne se contente pas de fréquenter l’église : elle élève aussi ses enfants dans la lecture de la Bible plutôt que dans l’usage d’Internet et défend une vision très conservatrice de la vie familiale. Le nombre même des enfants reflète ces valeurs. Cet intérêt pour la vie religieuse n’est pas nouvelle pour Mungiu depuis son exploration de la culture orthodoxe orientale dans Au-delà des collines.
La vie avec les cinq enfants est éprouvante. La famille Gheorghiu contraste avec leurs voisins : Mia, avocate, qui a quitté son travail pour s’occuper de sa famille ; Mats, proviseur de l’école ; et leur fille unique, Noora (Henrikke Lund-Olsen), adolescente « difficile » qui devient la meilleure amie d’Elia Gheorghiu (Vanessa Ceban).
Un jour, les deux enfants adolescentes chahutent dans la maison des Gheorghiu et renversent une casserole d’eau bouillante, manquant de brûler gravement le bébé que tient la mère dans ses bras. Lisbet gifle Elia. Quelques jours plus tard, pendant un cours de sport où les enfants pratiquent régulièrement la lutte, l’enseignant remarque un bleu sur l’épaule d’Elia et lui demande si ses parents la frappent. Elia répond par l’affirmative… et la machine institutionnelle se met en marche.
Sans autre forme de procès, le professeur de sport et l’agent scolaire chargé de la protection des enfants alertent les services sociaux. Après un bref interrogatoire, les cinq enfants sont retirés à leurs parents et placés dans trois familles d’accueil différentes. Mihai est traité comme un criminel et accusé tandis que tous les deux doivent comparaître devant le tribunal pour déterminer le sort de leurs enfants. L’intrigue rappelle alors celle de Ladybird de Ken Loach, réalisé en 1994.
La question de la discrimination surgit rapidement, qu’il s’agisse des origines roumaines du père ou de la ferveur religieuse de cette famille norvégo-roumaine. Les nuances linguistiques jouent également un rôle crucial : le père admet avoir « giflé » ses enfants mais non les avoir « battus » ; pourtant, le rapport de police évoque des violences et il est contraint de signer sous peine d’être placé en détention provisoire.
Le film montre la réaction excessive des services de protection de l’enfance dans les pays nordiques bien que l’interdiction de gifler ou de frapper les enfants soit similaire dans la plupart des pays européens, y compris en Roumanie ; seule la qualification juridique diffère entre le droit civil et le droit pénal. Les pays scandinaves appliquent une procédure rigide qui s’enclenche sans véritable contrôle judiciaire. Un récent documentaire de la BBC consacré à des femmes inuit du Groenland auxquelles le service social en Danemark retire leurs enfants (« The Battle to Get My Child Back », BBC World Service Global Women, 2025) évoquait lui aussi des pratiques discriminatoires envers les minorités ethniques. Dans Fjord, les services de protection de l’enfance ne vérifient même pas les blessures supposées mais semblent surtout réagir à des critères religieux : les valeurs conservatrices des Gheorghiu ne correspondent pas aux normes modernes de la société norvégienne. S’ensuivent de longues procédures judiciaires qui révèlent les limites du système et de l’institution du Service social.
Cependant, Mia reprend son activité professionnelle en acceptant d’assurer la défense des Gheorghiu à la demande de Lisbet tandis que cette dernière s’occupe du beau-père de Mia. Lisbet fait preuve d’une grande sensibilité : elle parvient à communiquer avec le vieil homme, tout comme Noora, alors que celui-ci refuse de parler au reste du monde. Mais la dévotion chrétienne de Lisbet et sa soumission reprennent toujours le dessus. Même lorsqu’elle comprend davantage et mieux que les autres, elle demeure silencieuse et résignée, déterminée à endurer. Elle reste une figure chaleureuse et bienveillante dans ce lieu constamment menacé par les avalanches et comme figé dans un froid émotionnel permanent. Le tempérament doux de Lisbet n’a probablement jamais vraiment trouvé sa place dans cette communauté, même avant son travail de missionnaire en Roumanie. L’épreuve qu’elle traverse, séparée de ses enfants et jugée publiquement, finit par transformer son caractère et son destin : partir avec ses enfants, quitter cet endroit et retourner en Roumanie, c’est-à-dire revenir en arrière. Elle n’appartient plus à cette communauté.
Son mari choisit une autre voie : il sollicite le soutien de sa communauté, l’ambassade roumaine et certains représentants médiatiques, qui mobilisent pour le procès une foule issue de la frange ultraconservatrice. Lisbet comme Mihai se retrouvent ainsi poussés dans des retranchements extrêmes, identitaires et politiques, avant de replacer l’unité de leur famille au-dessus de tout.
Le contraste entre mode de vie progressiste, usage d’Internet et des réseaux sociaux, en écho aux débats contemporains, et valeurs conservatrices associées à la droite politique irrigue le film en arrière-plan tandis que domine la question de la famille traditionnelle. Mungiu se garde toutefois de développer pleinement la dimension politique de cette notion de « tradition », laquelle pourrait pourtant entrer en résonance avec des systèmes de valeurs répressifs envers les minorités religieuses, sexuelles ou ethniques.
Fjord constitue un choix intéressant pour la Palme d’or : un film qui soulève des questions controversées sans chercher à les résoudre et qui place très haut le besoin et le droit au choix moral.
Crédit photographique :
Affiches Festival de Cannes : Photo Roland Neveu, sur le plateau de Thelma et Louise (Ridley Scott, 1991) © MGM Studios / Création graphique © Hartland Villa
Fjord : © Le Pacte