Quelques réflexions sur la compétition de Cannes 2026
Publié par Birgit Beumers - 1 juin 2026
Catégorie(s): Cinéma, Expositions / Festivals
Un festival très français
Les films en compétition à Cannes 2026 constituent, comme toujours, une matière riche d’enseignement pour les statistiques, notamment en ce qui concerne le nombre de réalisatrices représentées ; question qui occasionne quelques débats depuis quelques années. Mais les 22 titres de la sélection permettent d’autres observations. Seuls neuf films n’ont été produits que par un seul pays — deux par l’Espagne, trois par la France, deux par les États-Unis et un respectivement par la Corée du Sud et le Japon — tandis que les treize autres étaient des coproductions. Quatre de ces coproductions associaient seulement deux pays ; toutes les autres en réunissaient trois ou quatre. La France figurait comme coproductrice de treize films tandis que la Belgique et l’Allemagne participaient chacune à cinq productions. Ces chiffres disent beaucoup des sources de financement du cinéma européen mais aussi de l’orientation de la sélection. Sur les 22 films, quatre venaient d’Asie (Corée du Sud, Japon et deux coproductions avec le Japon), deux étaient des productions indépendantes américaines et les seize autres étaient européens. Certes, le « reste du monde » était largement représenté dans la section Un Certain Regard mais comparée, par exemple, à la compétition de la Mostra de Venise, la tendance à privilégier les auteurs européens, japonais et sud-coréens apparaît ici de manière flagrante.

Cinéma et création
Les débats autour du rôle de l’Intelligence Artificielle dans les industries créatives — de l’écriture de scénarios aux effets spéciaux — se sont multipliés ces dernières années au point d’irriguer nombre d’œuvres présentes en sélection et jusqu’à en constituer une des thématiques essentielles. Plusieurs films de la compétition abordent avec acuité la question de l’auteur et de la création, d’Autofiction de Pedro Almodóvar à L'être aimé de Rodrigo Sorogoyen, aussi bien qu’Histoires parallèles d’Asghar Farhadi, déjà évoqués par Splitscreen. À cela s’ajoute Sheep in the box de Hirokazu Kore-eda qui envisage l’IA sous un autre angle : celui du deuil à travers le remplacement temporaire d’un enfant disparu par un robot.
Les cinéastes manifestent ainsi une inquiétude profonde quant au processus créatif lui-même. Autofiction de Pedro Almodóvar joue sur deux temporalités : en 2004, Elsa, scénariste (interprétée par Bárbara Lennie) fuit vers Lanzarote afin de transformer en fiction sa vie madrilène et les êtres qui l’entourent ; en 2025, le réalisateur Raúl (Leonardo Sbaraglia) adapte l’histoire d’Elsa en scénario de film. Tandis qu’il écrit, les scènes du drame d’Elsa prennent forme sous ses yeux, les deux récits s’entrelacent visuellement : l’un transforme le réel en fiction, l’autre fait basculer la fiction dans une nouvelle réalité dramatique.

De manière comparable, dans L’être aimé de Rodrigo Sorogoyen, le personnage du réalisateur Esteban Martínez (Javier Bardem) offre à sa fille Emilia (Victoria Luengo) un rôle destiné à relancer une carrière d’actrice au point mort. Mais cette décision ouvre une série de tensions dans la relation déjà fragile qui unit le père à sa fille éloignée. Histoires parallèles d’Asghar Farhadi suit quant à lui Sylvie, (Isabelle Huppert), une romancière, qui initie son assistant sans domicile fixe, Adam (Adam Bessa), à l’écriture créative ; bientôt, Anna (Virginie Efira), objet de leur observation commune, s’engage elle aussi dans cette voie. Tous ces films interrogent la création artistique et rappellent son importance à une époque où l’IA produit des contenus toujours plus nombreux. Dans le film de Hirokazu Kore-eda, le jeune garçon généré par Intelligence Artificielle possède d’ailleurs une conscience aiguë de sa propre artificialité ; ces êtres finissent par se retirer vers le monde des morts : la forêt.

Diversité
Après une Berlinale fortement marquée par les questions de diversité sexuelle, Cannes n'était pas en reste. The Man I Love d’Ira Sachs, Nagi Notes de Koji Fukada, La vie d’une femme de Charline Bourgeois-Tacquet, La Bola Negra de Javier Calvo et Javier Ambrossi, Coward de Lukas Dhont, ainsi que plusieurs autres films, abordent l’homosexualité. L’Inconnue d’Arthur Harari propose, lui, une approche plus singulière et plus complexe du sujet. Dans le film, l’échange des corps est lié à la psyché et apparaît comme une transformation invisible des personnages. Harari s’attache à suivre les conséquences d’un tel basculement sans chercher à fournir des explications totalement cohérentes, offrant ainsi une réflexion subtile sur ce qui est considéré comme des comportements genrés et stéréotypés.

Un peu d’histoire
Quelques films se tournent vers des sujets historiques. Notre salut d’Emmanuel Marre s’inspire de l’histoire familiale du cinéaste dans un récit situé dans la France de Vichy des années 1940 ; Coward de Lukas Dhont se déroule dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Le réalisateur hongrois László Nemes présentait Moulin à Cannes, un drame consacré aux derniers mois de Jean Moulin, figure héroïque de la Résistance française, interprété avec intensité par Gilles Lellouche. Le film suit Moulin après son retour de Londres, lorsqu’il est parachuté dans la campagne française avant de rejoindre Lyon afin d’unifier les différents réseaux de résistance sous l’identité d’emprunt de Jacques Martell. Il est aidé par la comtesse de Forez qui le couvre en le faisant passer pour un décorateur d’intérieur qu’elle aurait engagé.
Face à lui se dresse son ennemi juré : le « boucher de Lyon », Klaus Barbie, incarné par Lars Eidinger dans une composition qui peine toutefois à convaincre pleinement tant l’acteur souffre à rendre toute la monstruosité du personnage. Barbie, figure du mal absolu et homme rêvant de toute-puissance, demeure ainsi étonnamment flou et contraste peu avec les quêtes presque modestes de Moulin, homme du doute mais porté par une foi inébranlable dans la cause qu’il défend. La mise en scène demeure constamment sombre à l’exception de quelques séquences situées dans les demeures bourgeoises lumineuses occupées par les nazis. Prévu pour une sortie française en octobre, le film raconte efficacement son histoire mais déçoit en tant qu’œuvre de cinéma.

Le réalisateur polonais Paweł Pawlikowski, récompensé du prix de la mise en scène à Cannes en 2018 pour Cold War, réitère cette performance avec son nouveau film, Fatherland. Hanns Zischler y incarne Thomas Mann, écrivain et prix Nobel de littérature, qui revient en Allemagne en 1949 de son exil américain. Aux côtés de sa fille Erika (Sandra Hüller), il entreprend un voyage en voiture à travers les lieux liés à Goethe dans un pays encore en ruine.
Pawlikowski filme ce périple en noir et blanc et ouvre sur l’arrivée de Mann à Francfort, dans la zone d’occupation américaine, avant son passage à Weimar, située dans la zone soviétique. Il évoque avec sobriété mais une réelle puissance émotionnelle le contrôle exercé à l’Ouest par les services secrets américains et, à l’Est, par l’administration militaire soviétique. En arrière-plan se dessine subtilement le drame familial : l’état de santé fragile de l’épouse de Mann, restée aux États-Unis ; la relation brisée avec son fils Klaus — magnifiquement interprété par August Diehl ; ou encore la rencontre avec l’ancien mari d’Erika puis futur amant de Klaus, Gustaf Gründgens.
La famille semble aussi déchirée que le pays lui-même, chacun tentant de garder une posture de façade, à l’image des formules de politesse vides et des slogans politiques tout aussi creux des deux côtés de l’Allemagne divisée. Cette vacuité trouve finalement un puissant écho visuel lorsque Erika et son père s’arrêtent de manière imprévue à la Wartburg et prennent place dans la chapelle dévastée mais remplit par les sonorités majestueuses de Bach sur l’orgue fraîchement restauré.
Si Cannes réservait quelques surprises cette année, ce n’était pas dans la compétition officielle qu’il fallait les chercher, mais plutôt dans les sections parallèles et les programmes non officiels comme la Quinzaine.

Les Prix
Palme d’or : Fjord réalisé par Cristian Mungiu
Grand Prix: Minotaure réalisé par Andreï Zviaguintsev
Prix de la Mise en Scène (ex-æquo): Javier Calvo & Javier Ambrossi pour La Bola Negra et Paweł Pawlikowski pour Fatherland
Prix du Scénario: Emmanuel Marre pour Notre Salut
Prix du Jury: L'aventure rêvée (Das geträumte Abenteuer) réalisé par Valeska Grisebach
Prix d’interprétation féminine: Virginie Efira et Tao Okamoto dans Soudain réalisé par Hamaguchi Ryusuke
Prix d’interprétation masculine: Emmanuel Macchia et Valentin Campagne dans Coward réalisé par Lukas Dhont