Splitscreen-review Image de Soudain de Ryusuke Hamaguchi

Accueil > Cinéma > Soudain

Soudain

Publié par - 12 août 2026

Catégorie(s): Cinéma, Critiques

La durée du nouveau film de Ryūsuke Hamaguchi ne doit surtout pas dissuader le spectateur de se rendre en salle pour voir le film. Au contraire. Les 195 minutes du film participent de sa logique, de sa structure. Avant de voir Soudain, titre a priori paradoxal au regard de la durée du film, les cinéphiles savent déjà que Ryūsuke Hamaguchi travaille systématiquement le matériau cinématographique à partir de deux principes constitutifs de toute son œuvre : le temps et le verbe.

Splitscreen-review Image de Soudain de Ryusuke Hamaguchi

La question du temps paraît évidente avant d'avoir vu le film : rappelons la durée du film ainsi que son titre, Soudain. Une question mérite cependant d’être soulevée : qu'y a-t-il de soudain dans un film qui nécessite plus de trois heures de développement ? Plusieurs choses qui tiennent autant de la forme filmique que de la trame scénaristique. Soudain est fait de basculements dramaturgiques, de captations d'instants où les êtres se rapprochent naturellement et de séquences plus ou moins longues où se révèlent des affinités intellectuelles et émotionnelles. Et puis il y a la question de la finitude qui hante tout le film pour créer un sentiment d’urgence. Marie-Lou (Virginie Efira), parisienne, directrice avisée et éclairée d'Ehpad, rencontre, par hasard, Mari (Tao Okamoto), metteuse en scène de théâtre japonaise, séjournant à Paris à l’occasion de la présentation de sa pièce.

Splitscreen-review Image de Soudain de Ryusuke Hamaguchi

Les deux femmes se croisent par hasard. Marie-Lou, depuis un tramway, aperçoit Tomoki (Kodai Kurosaki), atteint d’une forme d’autisme, seul, errant dans un parc. Marie-Lou descend du tramway, rejoint le jeune homme et patiente en sa compagnie jusqu’au retour de ses proches. Arrive alors un homme d’un certain âge, Goro Kiyomiya (Kyōzō Nagatsuka), grand-père de Tomoki et acteur principal de la pièce pensée par Mari, présente à ses côtés à ce moment-là. Un échange se crée. On se présente, on se parle en japonais et en français et on se découvre l’envie de se revoir. Mari, avant de partir, invite Marie-Lou à venir assister à une représentation de sa pièce. Les deux femmes se sont croisées, se sont parlé, elles vont, à l’issue de la représentation, se rencontrer.

Splitscreen-review Image de Soudain de Ryusuke Hamaguchi

Ryūsuke Hamaguchi prend alors son temps. Il sait que pour accréditer l’amitié naissante des deux jeunes femmes, il lui faut installer une suite d’événements qui corroborent les intuitions qui nourrissent l’imaginaire du spectateur. Faite de progressions émotionnelles et d’affinités intellectuelles, l’atmosphère du film incite à se délecter du processus qui valide toute condition propre à une amitié profonde. Attitudes, dialogues, pensées, tout à l’écran concourt à ce que l’éclosion de sentiments partagés par les deux femmes invite le spectateur à des questionnements philosophiques. Le film pourrait n’être que cela et il serait déjà beaucoup.

Splitscreen-review Image de Soudain de Ryusuke Hamaguchi

Comment rendre compte de l’amitié qui gagne deux personnes si différentes en apparence et qui, pourtant, ont tant à se dire et à donner ? Il faut du temps pour crédibiliser les harmoniques qui agissent. Du temps pour que les sujets ou les visions du monde affermissent les évidences qui réunissent les personnages. Il faut du temps pour introduire et développer des scènes qui définissent l’intensité de l’amitié entre les deux femmes dans un contexte temporel aussi court : la pièce de théâtre et l’échange qui s’ensuit entre Marie-Lou et Mari, une promenade sur les quais de Seine, une nuit à l’Ehpad, un voyage au Japon et puis la maladie qui sommeillait jusque-là et qui précipite les mots, les gestes, les attentions. Soudainement.

Mari n’est désormais plus seule au monde. Elle intègre une communauté bâtie autour du respect de la dignité d’autrui. La considération de ce qui définit cet autre si différent et pourtant si proche est au cœur du processus filmique. Soudain est donc un film simple : il s’agit d’observer comment deux êtres communiquent en se soustrayant à toutes leurs dissemblances premières pour se révéler l’une à l’autre dans un accord parfait.

Splitscreen-review Image de Soudain de Ryusuke Hamaguchi

Le passage d’une langue à l’autre, du japonais au français, parfois dans la continuité d’un dialogue, insiste sur les concordances stimulantes qui animent les personnages. Et le film oeuvre à emporter le spectateur dans le tourbillon de sentiments, d’émotions ou de réflexions que les personnages et la mise en scène s’autorisent à partager. Car les échanges entre les protagonistes du film (tous, sans exception) se déroulent dans une imminence qui abolit les distances : celles qui séparent les personnages et celles qui séparent le film des spectateurs.

La subtilité avec laquelle Ryūsuke Hamaguchi efface tout effet de mise en scène force l’admiration. Que ce soient les travellings qui accompagnent la déambulation nocturne des deux jeunes femmes ou ce jeu incessant entre les plans rapprochés et les plans larges qui invite tour à tour le spectateur à penser, à réfléchir ou à se laisser gagner par l’émotion, tout contribue à faire de Soudain une expérience participative. Le film prend des allures d’invitation à envisager autrui non comme une étrangeté mais comme un complément de ce que nous sommes. Soudain, par sa durée et ses dispositifs de mise en scène choisis pour étendre son récit, propose au public de vivre une expérience unique en soi dans le monde cinématographique contemporain. Y participer, c’est-à-dire voir le film, garantit à chacun d’éprouver des sensations fécondes au contact de ce qui nous semble étranger et si éloigné de nous. Sans y paraître donc, Soudain flirte avec la performance et conquiert notre admiration.

Splitscreen-review Image de Soudain de Ryusuke Hamaguchi

Crédit photographique : ©CINEFRANCE STUDIOS – Julien Panié

Partager