Depuis sa soudaine et inattendue consécration internationale avec 4 mois, 3 semaines et 2 jours (Palme d’Or au Festival de Cannes 2007), Cristian Mungiu ne cesse d’explorer les zones grises d’une morale occidentale dictée par une pensée, pour faire simple, sociale-démocrate. De plus en plus, tant au niveau du social (algorithme des réseaux) que de l’institutionnel, Mungiu constate que les faits, les gestes, les pensées des unes, des uns et des autres sont classées selon des critères manichéens chargés de flatter nos égos étriqués. Le camp des bons, le camp des méchants, le camp du Bien, le camp du Mal. Mais chez Mungiu rien n’est simple. La complexité du monde est d’ailleurs au centre du processus de mise en scène et du projet créatif du cinéaste.
Chez Mungiu, la caméra, principalement fixe, mais pas toujours, a charge d’enregistrer les secousses provoquées par les certitudes qui gouvernent notre pensée et nos comportements. Basé sur un fait divers, comme nombre des films du cinéaste, Fjord, palmé d’or à Cannes en mai dernier, invite une nouvelle fois le spectateur à observer le monde selon un prisme qui n’est pas forcément le sien.
Une famille roumano-norvégienne, les Gheorgiu, s’installe en Norvège. Ils sont membres d’une communauté religieuse aux pratiques traditionalistes fort éloignées de la vision du monde de leurs voisins. Cependant, les enfants des deux familles se rapprochent et tissent des liens affectifs. Alors, on se supporte, on se tolère et on établit une relation qui, à défaut d’être amicale, est au moins cordiale. Tout bascule le jour où des enseignants constatent la présence d’ecchymoses sur le cou de la fille aînée des Gheorgiu. Des doutes envahissent la communauté, le voisinage. Un signalement est fait, les institutions s’en mêlent : la Protection de l’enfance, la Justice. Et même les médias, toujours en quête de spectaculaire. Les aprioris affleurent puis se manifestent ouvertement pour déterminer le positionnement de tous. La communauté implose et le cas Gheorgiu fait l’objet de spéculations opportunistes dans les deux camps.
Une nouvelle fois, Cristian Mungiu, friand des contradictions qui habitent le genre humain, se plaît à concevoir un cinéma où la forme filmique questionne les postures, y compris celles du spectateur. Le format de l’image très large (2.39 : 1) installe assez vite une logique de fonctionnement sociétal qui diffuse un certain malaise. Déjà, l’image, par son ampleur, permet de définir un cadre de vie, un univers social, politique qui ne dissimule rien de sa dureté. Les paysages extérieurs, l’arrière-plan, témoignent de la rudesse d’un décor qui ne demande qu’à se transformer en miroir des tourments et des contradictions de chacun. La topographie des lieux, la rigueur du climat imposent aux humains certaines attitudes qui ne s’accommodent pas nécessairement des différences culturelles (le rapport aux festivités, la vie collective, l’éducation, la scolarité). Nécessairement, il faut faire abstraction de ce qui nous sépare et composer avec nos différences pour se soumettre à une logique consensuelle, seule garante d’un possible sens commun.
Et puis l’image, très tôt dans le film, réunit et sépare les protagonistes les uns des autres. Les plans font la part belle à des lignes architecturales qui fragmentent le tissu social et dissocient les personnages de l’élan commun que la largeur du cadre semble décrire. Routes, effets de lumière, fenêtres des maisons, murs, aussi bien sur la verticalité que sur l’horizontalité, tout affirme les différences entre les êtres. L’image procède ainsi d’une segmentation communautaire qui sera soulignée par l’usage du plan-séquence. L’insistance temporelle du procédé appuie sur la scission qui opère dans la localité norvégienne. La continuité temporelle des plans-séquences installe des silences, des vides qui traduisent un éloignement entre les individus. De la même manière, les mouvements d’appareil, rares mais ô combien précieux et efficaces, insistent sur la distance qui se crée et ne cesse de croître entre les membres de la communauté locale. Un travelling, c’est du temps mais c’est surtout, ici, une distance physique qui creuse et marque les discordances.
Le film pose également, à sa manière, la question des effets de la mondialisation. Non pas d’un point de vue économique, non pas d’un point de vue politique, non pas d’un point de vue écologique mais d’un point de vue humain. Adaptation, insertion, intégration sont des termes qui structurent un champ lexical sur lequel prolifèrent tous les populismes. Fjord interroge donc aussi la considération de l’humain lorsque mondialisation rime avec migration. De ce point de vue, Fjord se révèle complexe. Chacune des parties se montre inflexible et réfractaire à l’écoute de l’autre. Fjord réussit le pari d’interroger notre capacité à écouter le bruissement d’un ailleurs, aussi proche soit-il. Le film ausculte donc nos réactions soumises à l’épreuve de ce qui n’appartient pas à notre monde et qui se distingue de nos croyances et de nos certitudes. Persuadés d’être détenteurs d’une vérité inaliénable, l’exclusion de tout ce qui contredit nos convictions maintient un illusoire équilibre social que nous pensions définitif. Mais c’est oublier le hasard et la présence d’un désordre qui est la vie. Et Mungiu, ici, de nous demander d’envisager ce que sera le monde si nous persistons à négliger ce que l’autre nous raconte de nous-mêmes et, surtout, ce qu’il peut nous apporter.
Crédit photographique : ©Le Pacte