Venise et la question de femme
Publié par Birgit Beumers - 18 septembre 2026
Catégorie(s): Cinéma, Expositions / Festivals
Cette année, la Mostra vénitienne fut précédée de plusieurs petits scandales. À commencer par la protestation, devenue presque habituelle, contre la présence d’un cinéaste dit « russe » (Ilia Khrjanovski), alors que son film a été tourné à Kharkiv, en Ukraine ; alors qu’il a renoncé à la nationalité russe en 2024 et qu’il a étroitement collaboré avec le président Zelensky à la création d’un mémorial et d’un musée consacrés à la mémoire des victimes de Babi Yar. À cela s’est ajoutée la levée de boucliers de la communauté cinématographique et de la présidente du jury, Maggie Gyllenhaal, contre le fait qu’un seul film réalisé par une femme figurait en compétition (ainsi qu’une femme coréalisatrice dans NAZA, ajouté tardivement à la sélection).
En dehors de ces questions, le festival pouvait s’enorgueillir d’une alléchante sélection pour sa compétition et de présenter de nouveaux noms prometteurs dans la section Orizzonti. De plus, la Mostra a décerné des prix honorifiques à deux stars hollywoodiennes, George Clooney et Ellen Burstyn. À 93 ans, Burstyn tient également le rôle principal dans Place to Be de Kornél Mundruczó. Elle y joue Brooke, une femme âgée qui souhaite rendre à son propriétaire un pigeon égaré. Pour atteindre son but, elle s’entiche d’un partenaire, le fabuleux Taika Waititi, pour constituer un tandem aussi sérieux que comique.
Le jury était composé principalement de cinéastes. Maggie Gyllenhaal à la présidence, Kaouther Ben Hania, Xavier Giannoli, Shahrbanoo Sadat et Johnnie To auxquels s’ajoutent le compositeur Daniel Blumberg et le théoricien du cinéma Francesco Casetti. Dans ses décisions, le jury semble avoir pris des positions claires à l’égard des deux questions « scandaleuses », relevées en préambule, mais aussi sur d’autres enjeux. Le prix principal a été attribué à Woman Unknown de May el-Toukhy, seule réalisatrice en compétition ; le Prix spécial du jury est revenu à NAZA, un documentaire arrivé tardivement en sélection, coréalisé par Rachel Szor et Yuval Abraham, qui dénonce les violences à Gaza (prix qui fait écho à celui attribué en 2025 à Ben Hania pour La Voix de Hind Rajab). Enfin, Ilia Khrjanovski a reçu le prix du meilleur réalisateur.

En ouverture du festival fut projeté Ink de Danny Boyle, film consacré au rachat du quotidien The Sun par Rupert Murdoch en 1969. Ink insiste sur l’ambition nourrie par Murdoch de faire du Sun un tabloïd répondant aux goûts du grand public et de transformer ainsi durablement les codes de la presse, jusque-là fortement marquée par les clivages politiques. Le film met en lumière l’évolution de l’éthique journalistique et les conditions de travail tout en conservant, grâce à un montage rapide et des dialogues pleins d’esprit, la dimension de divertissement. Ink est un biopic. Nous suivons la trajectoire du rédacteur en chef Larry Lamb (Jack O’Connell), de son recrutement par Murdoch (Guy Pearce) jusqu’à son licenciement.

La compétition réunissait de nombreux films de cinéastes établis. L’une des surprises venait du vétéran du cinéma allemand Werner Herzog avec Bucking Fastard (Irlande, États-Unis), qui propose une relecture rafraîchissante d’une histoire consacrée à Freda et Greta Chaplin, deux sœurs jumelles originaires du Yorkshire, qui, dans les années 1980, menaient une vie entièrement synchronisée : elles parlaient en même temps, s’habillaient de la même manière et ne se séparaient jamais. Même si Herzog a écarté toute référence à cette affaire, une conversation enregistrée en 1981 confirme l’intérêt du cinéaste, déjà à cette époque, pour l’histoire des deux sœurs.
Les sœurs Chaplin ont été poursuivies en justice pour avoir harcelé un chauffeur routier. Le film s’ouvre sur une scène de tribunal où les jumelles, interprétées par Kate et Rooney Mara, sont invitées à prendre place à la barre pour témoigner, bien sûr, d’une seule voix. Elles sont jugées pour avoir persécuté leur voisin (Orlando Bloom) dont elles étaient tombées amoureuses ; c’est de leur témoignage que provient le lapsus « bucking fastard ». Le film imagine leur quête du bonheur après le procès alors qu’elles continuent de tout faire ensemble : elles quittent leur village pour gagner la grande ville, rendent visite à leur tante à la campagne et finissent par creuser un tunnel dans une montagne pour se frayer un chemin jusqu’aux îles du bonheur. Les éléments fantastiques se fondent harmonieusement dans le récit de leur vie et la magie du conte les conduit dans les grottes de la montagne, dont l’issue se ferme au moment de leur arrivée, au bonheur qui se trouve dans un parc de loisirs. La quête du bonheur trouve son accomplissement dans le cheminement plutôt que dans la finalité du trajet tandis que l’absurdité ultime de leur existence est soulignée à la fois par la symétrie de leurs comportements et par la vanité de leur entreprise.

Un futur apocalyptique constitue l’un des thèmes de Bunker du scénariste-réalisateur français Florian Zeller avec Penélope Cruz et Javier Bardem dans les rôles du couple Sofia et Miguel Moreno. Alors que Sofia, éditrice littéraire, met sa carrière entre parenthèses après leur installation à Londres, Miguel, architecte, connaît au contraire une période d’essor. Leur relation est mise à l’épreuve lorsqu’il reçoit une proposition pour construire un bunker destiné à un oligarque (interprété par Paul Dano, le spin doctor du film d’Assayas, Le Mage du Kremlin). Intrigué, Miguel commence à élaborer un projet : une pyramide égyptienne renversée conçue non pas pour abriter les morts mais pour abriter des êtres vivants qui pourraient ainsi survivre à une éventuelle fin du monde et devenir « immortels ». La narration se concentre toutefois sur l’espace domestique de la maison londonienne des Moreno, sur leur conflit avec un voisin et sur les fissures qui apparaissent dans leur relation pour des raisons qui ne sont pas seulement liées à cette nouvelle commande. De même que la fonction de la pyramide est inversée, les attentes du spectateur à l’égard du « méchant » voisin, Toby, sont, elles aussi, renversées. Le film impressionne avant tout pour les performances de Cruz et de Bardem.

Très attendu en compétition, Nanni Moretti a présenté Succederà questa notte avec Louis Garrel dans le rôle de Matteo et Jasmine Trinca dans celui de Greta. À l’écran, les deux personnages ne se sont même pas encore rencontrés que le film suggère déjà, à travers un montage parallèle, qu’ils sont destinés l’un à l’autre. Le récit suit le parcours de chacun alors qu’ils se marient à d’autres personnes, vivent leur vie et finissent par se rencontrer. L’histoire s’affranchit des frontières : la première épouse de Matteo est norvégienne et son père meurt lors d’un vol de retour après un concert en Espagne, ce qui paraît parfois quelque peu artificiel. Les interprétations convaincantes de Garrel et Trinca compensent une intrigue plutôt conventionnelle et dépourvue de véritable souffle dramatique, ce qui finit néanmoins par décevoir.

Un bon petit soldat de Stéphane Brizé est un film porté par un souffle indéniable, une histoire forte et par l’interprétation charismatique d’Alba Rohrwacher dans le rôle de Carla, récemment nommée directrice des ressources humaines d’une entreprise dirigée par un PDG interprété par Vincent Lindon. Le film a fort justement remporté le prix du meilleur scénario attribué à Stéphane Brizé, à Coralie Amédéo et à Olivier Gorce pour une histoire qui souligne le rôle des femmes occupant des postes d’importance dans les entreprises.
Carla peine à concilier ses nouvelles responsabilités professionnelles avec sa vie privée et échoue sur les deux fronts : son mariage est déjà brisé, elle ne parvient pas à s’occuper suffisamment de son fils et, au travail, elle ne répond pas aux attentes d’un supérieur hiérarchique autoritaire. Rohrwacher interprète une cadre expérimentée mais qui se caractérise par sa réserve, son manque de confiance (de manière stéréotypée), sa compassion lorsqu’il s’agit de gérer des crises et en particulier les conflits liés à son travail. Le rôle de Carla met en évidence les exigences auxquelles les femmes sont confrontées dans le monde professionnel. Carla aborde les problèmes dans un esprit de médiation et de soutien plutôt que dans celui d’une prise de décision verticale. En ce sens, le film semble confirmer que les femmes ne sauraient pas gérer les conflits professionnels dans le monde professionnel dirigé par des hommes. Il s’agit là d’un constat regrettable sur le manque de capacité d’action accordée aux femmes qui ne fait que confirmer une fois encore pourquoi une seule femme a présenté un film en compétition à la Venezia 83.

Wild Horse Nine de Martin McDonagh est un film hilarant qui aurait aussi mérité un prix du scénario pour ses dialogues drôles. Un prix fut attribué au film par l’intermédiaire de John Malkovich, Coppa Volpi du meilleur acteur, distinction amplement méritée. Grand favori de la critique internationale, le film raconte l’histoire de deux agents de la CIA, Chris (John Malkovich) et Lee (Sam Rockwell), basés au Chili en 1973 où ils ont contribué à la « déstabilisation de la démocratie » (une intrigue qui fait fortement écho au monde contemporain). Les deux agents se rendent sur l’île de Pâques pour une mission confiée par leur supérieur, MJ (Steve Buscemi). En chemin, Chris se lie de sympathie avec des étudiants militants et révèle les fonctions des deux hommes au sein de la CIA tout en poursuivant son ambition de mettre fin à ses jours (il est atteint d’un cancer en phase terminale) avec l’aide de Lee. Le cadre paysager de l’île, avec ses moaï, sert de toile de fond à des dialogues qui tournent en dérision les discours colonisateurs et qui mettent en lumière l’absence de responsabilité de la CIA, notamment avec une réplique dévastatrice visant le chef héroïnomane de l’agence. Les dialogues proposent également des commentaires succincts sur l’implication de la CIA dans quelques crises internationales. Souvent, la vérité non démontrée est mieux racontée sous une forme humoristique et les événements réels du passé sont plus aisément oubliés, comme le souligne la démence de Chris. Le passé ne peut être changé mais les liens qui se sont brisés peuvent être réparés comme le montre la conversation avec le frère de Chris, perdu de vue depuis longtemps (apparition en caméo de Tom Waits).

Le DAU d’Ilia Khrjanovski était le très attendu « film-matriciel », dont la réalisation s’est étalée sur plus de 20 ans et qui contextualise les 14 films faisant partie du projet Dau, présentés à Paris en 2019. Le film est un biopic, au meilleur sens du terme, couvrant la vie du physicien lauréat du prix Nobel Lev Landau (interprété par le chef d’orchestre Teodor Currentzis), de 1928 (année où il obtient son diplôme à Leningrad) jusqu’à l’obtention de son premier poste à Kharkov en tant que directeur de l’Institut ukrainien de physique et de technologie entre 1932 et 1937. Cette période comprend notamment la famine des années 1930 ainsi que son travail à l’Institut de recherche sur les problèmes physiques de Moscou avec Petr Kapitsa, qui le protégea et le soutint. Landau dirigea l’institut à partir de 1937 jusqu’à son accident en 1962. Mais le film s’étend sur la majeure partie des années soixante et révèle la dégradation de la condition humaine impactée par l’intensification de la surveillance et de la violence du régime ; principes incarnés par le chef des services secrets interprété par Vladimir Azhippo, placé à la direction de l’institut. En tant que biopic, le film s’achève avec la mort de Dau en 1968.
DAU propose un récit cohérent qui s’intéresse à l’impact du totalitarisme sur l’éthique : les choix des chercheurs (dans leur vie quotidienne comme dans leur vie professionnelle) sont conditionnés par leur réaction face à l’oppression. Le compromis de Kapitsa avec le pouvoir est présenté comme un tournant vers le pire : il périt à la fin du règne de Staline, à une époque où les agents des services secrets agissent comme des gestionnaires de la science (il est possible de voir ici une analogie avec la politique contemporaine) et conduisent à la destruction de conditions propices à la recherche. Les scientifiques et les artistes incarnent des figures engagées dans la recherche (les physiciens Alexeï Blinov et Nikolaï Nekrassov, les metteurs en scène Romeo Castellucci et Peter Sellars) mettant en évidence le lien étroit entre créativité et découverte, entre les domaines artistique et scientifique. L’ouverture saisissante du film nous transporte à Leningrad en 1928, année inaugurale de la révolution culturelle (1928–1931). Les costumes colorés, l’atmosphère carnavalesque et l’avant-gardisme sont encore présents dans les derniers jours des bouleversements postrévolutionnaires, ce qui contraste avec la pauvreté visible dans les rues où les rats abondent et où la vie arbore déjà les teintes gris-brun qui dominaient les 14 films du projet Dau. Seul (Lan)Dau continue de porter des vêtements colorés, une veste en velours rouge vif.
À la suite du succès de La Voix de Hind Rajab l’année dernière, fut présenté le documentaire NAZA, réalisé par le journaliste d’investigation Yuval Abraham et la cinéaste Rachel Szor, et produit par le quotidien britannique The Guardian. Le film a été ajouté tardivement à la compétition, sans doute pour garantir l’anonymat des soldats israéliens interviewés sur les toits de Tel-Aviv au sujet d’assassinats ciblés plutôt que ceux catégorisés comme des dommages collatéraux qui touchent la population palestinienne. Abraham et Szor ont remporté un Oscar en 2025 pour No Other Land et, pour ce nouveau film, le Prix spécial du jury à Venise. Nous pouvons mesurer la puissance du film à travers la réaction du ministre israélien de la Culture qui a menacé de déchoir les cinéastes de leur citoyenneté.

15/18 de Cédric Kahn a pour sujet le placement d’adolescents âgés de 15 à 18 ans en institution psychiatrique. La jeune actrice Malou Khebizi, qui interprète Lucia, a reçu le prix du meilleur espoir dans le domaine de l’interprétation (prix qui aurait dû être attribué à l’ensemble des acteurs adolescents du film). Kahn porte un regard sur le travail des médecins et des infirmiers avec les adolescents qui s’étend jusqu’à former une sorte de communauté. Parmi eux, Lucia se comporte de manière agressive et autoritaire tandis qu’Eloïse (Zoé Monpart) est discrète et renfermée. Mais c’est cette dernière qui s’enfuit avec Enzo. Lorsqu’elle comprend que la liberté physique ne lui octroie aucun contrôle sur sa vie, elle se rend à la police et parle pour la première fois de la violence qu’elle a subie à l’âge de 14 ans. Kahn offre une vision bienveillante de ces adolescents, parfois peu entourés par leur famille, mais pas toujours. Le film ne tombe jamais dans une représentation stéréotypée et il traduit des récits touchants sur chaque patient et tend à démontrer que les véritables triomphes résident dans la capacité de chacun à prendre la parole.

Le lauréat du Lion d’or est Woman Unknown (Kvinde, ukendt) de la réalisatrice danoise May el-Toukhy. Le film se déroule à la fin de la Seconde Guerre mondiale et explore le destin des femmes qui ont entretenu des relations avec des soldats allemands. Après la guerre, elles sont condamnées par la société, par la populace. Pour el-Toukhy, les femmes ne sont pas simplement victimes. Ainsi, la domestique Marie (Mathilde Arcel Fock) dissimule son passé et ses origines pour se construire un foyer et un futur : elle est sur le point d’épouser son employeur, un veuf avec un enfant. Marie accomplira un parcours comparable à celui de Lopakhine dans La Cerisaie de Tchekhov, passant du statut de servante à celui de maîtresse. Mais elle reste une femme qui détient un secret. Alors que ce secret est sur le point d’être révélé, elle se défend en dénonçant une voisine qui est abattue lors de son arrestation. Marie a détourné l’attention d’elle-même sur autrui mais une infamie lui est désormais imputable et elle doit vivre avec cette culpabilité, ainsi qu’avec les douleurs abdominales permanentes dont elle souffre depuis qu’elle a perdu un enfant. Elle soulage sa douleur (physique et spirituelle) à l’aide d’opiacés. Le prix à payer pour s’assurer un futur et trouver sa place dans la société d’après-guerre est le sacrifice de ses émotions, de sa féminité et de son corps. En même temps, son mari a fourni des marchandises aux nazis pendant la guerre afin de sauver son usine et des milliers d’emplois, une situation qui ne semble pas poser de problème à la société. El-Toukhy met en évidence avec une grande précision les discriminations qui montrent ce qui est socialement acceptable pour les femmes et les hommes.

Les films de la compétition possédaient une narration forte et des récits denses mais c’est le film de Khrjanovski qui émergeait d’entre tous par son expérimentation, son rythme différencié, ses choix architecturaux saisissants et ses images super-colorées et hyperréalistes. Le film se distinguait également par sa capacité à fictionnaliser délibérément l’Histoire pour nourrir le destin des participants au projet mais aussi par son aptitude à rendre compte des effets du contrôle autoritaire sur la science, la créativité et la vie humaine.
Deux films mettent en évidence le rôle des femmes à différentes époques : la femme en tant que coupable et intrigante (et survivante) dans le film de May el-Toukhy existait bien avant la gestionnaire en difficulté interprétée par Rohrwacher dans le film de Stéphane Brizé. Alors que pour cette dernière le personnage échoue, celle interprétée par Arcel Fock dans Woman Unknown grandit face à l’épreuve. Voilà sans doute qui éclaire sur les antonymies entre un récit formulé par un point de vue masculin et celui pensé par un point de vue féminin.
Prix de la Compétition
Lion d’or : Woman Unknown, de May el-Toukhy
Grand prix spécial du jury : NAZA, de Rachel Szor et Yuval Abraham
Grand prix du jury — Lion d’argent : Possible Love, de Lee Chang-dong
Lion d’argent du meilleur réalisateur : Ilia Khrjanovski pour DAU
Coupe Volpi de la meilleure actrice : Mathilde Arcel dans Woman Unknown
Coupe Volpi du meilleur acteur : John Malkovich dans Wild Horse Nine
Osella d’or du meilleur scénario : Un bon petit soldat, de Coralie Amedeo, Stéphane Brizé et Olivier Gorce
Prix Marcello Mastroianni du meilleur espoir masculin/féminin : Malou Khebizi pour le rôle de Lucia dans 15/18, réalisé par Cédric Kahn
