Blue Heron
Publié par Stéphane Charrière - 6 octobre 2026
Catégorie(s): Cinéma, Sorties DVD/BR/Livres
Il n’y a pas que la nationalité canadienne de la cinéaste Sophy Romvari qui conduit l’amateur de cinéma à effectuer des rapprochements entre son premier long-métrage, Blue Heron, et l’œuvre d’Atom Egoyan. Il y a plus que cela. Il y a des thèmes, des interrogations, des obsessions et une considération particulière de l’objet filmique qui prête aux images une atmosphère de chambre funéraire ou de salle de recueillement.
Difficile, au regard de Blue Heron, de ne pas songer au cinéma d’Egoyan en général et à Family Viewing en particulier. Déjà parce que Family Viewing, dès son titre, résonne parfaitement avec le contenu de Blue Heron. Une scène, entre autres, du film de Sophy Romvari miroite des questionnements identiques à ceux présents dans l’œuvre d’Egoyan. L’ouverture de Family Viewing se déroule dans un centre médicalisé pour personnes âgées. Un jeune homme, représentation du cinéaste à l’écran, rend visite à une femme allongée sur un lit en train de regarder un documentaire animalier. Pas d’échange, juste la musique du film et le silence des personnages perturbé par le commentaire du reportage. Le propos du documentaire animalier est simple, comme souvent : donner à voir et à comprendre les spécificités de la faune animale concernée. Le titre, Family Viewing, prend soudainement un sens concret dans l’image. Dans une attitude de cinéaste, le choix des images montrées, le jeune homme s’approche de la télévision et change plusieurs fois de chaînes jusqu’à ce que sa propre image apparaisse dans la continuité des programmes parcourus. Le montage agit pleinement : nous comprenons que de l’étude du monde animalier au comportement de l’individu dans le cercle familial, il n’y a qu’un pas ou plutôt qu’un point de montage associatif. Une scène de Blue Heron répond directement ici à Family Viewing. Une famille effectue une sortie dans un parc animalier. Manque le père resté à domicile. Alors que trois des enfants et la mère se livrent à une observation in-situ du comportement animalier du héron, Jeremy (Edik Beddoes), l’aîné dysfonctionnel de la fratrie, reste dans la boutique du parc et regarde à la télévision, miroir implacable des tourments qui hantent toute sa famille, un reportage consacré au comportement du héron. Ici se raconte la scission, la faille, l’éloignement du frère aîné. Jeremy est encore présent et pourtant déjà absent. Ce qu’il voit des choses diffère de ce que voient les autres. Jeremy est et restera dans un ailleurs inaccessible à ses proches.
Cette scène témoigne par ailleurs d’autres connexions entre les deux films. Sophy Romvari, tout comme Egoyan, sait s’affranchir des frontières représentatives par l’abolition des limites temporelles propres aux images. Dans les deux films, le documentaire animalier a été tourné en amont du présent filmique. L’attitude contemplative de Jeremy dans Blue Heron et, dans Family Viewing, l’apparition du jeune homme dans la suite des changements de chaînes se déroulent dans le présent. Pourtant, les images se complètent et se prolongent. Les films deviennent alors le support d’une réflexion sur la mémoire que l’on souhaite inscrire dans une réalité objective.
Si le contexte de Blue Heron ne constitue pas un décalque de ce qui est observable chez Egoyan (ce n’est pas la même génération familiale qui est concernée par le dysfonctionnement, la nature des maux diffère, etc.), nombre d’éléments concordent entre les œuvres : une dynamique familiale perturbée, un cercle d’individus d’origine étrangère (des exilés arméniens chez Egoyan et des Hongrois ici), un rapport atypique à l’image, un jeu de miroitement (reportage animalier), un rapport au temps singulier et, surtout, une disparition qui contamine le paysage humain et le matériau filmique.
L’ouverture de Blue Heron est sans équivoque. Une jeune femme, Sasha (Amy Zimmer) filme avec son téléphone portable la baie de Vancouver. En Off, elle prononce des mots qui associent l’image au deuil d’un proche :
« J’ai aujourd’hui du mal à me rappeler de mon enfance.
Elle me revient seulement par fragments,
Et il est si dur de faire confiance à ces souvenirs.
Je me souviens de ses cartes.
Il faut dire que j’ai passé la majorité de ma vie à lui en vouloir.
Plus je vieillis et plus je me dis que je ne l’ai jamais vraiment connu.
L’image que je garde de lui n’arrive pas au niveau de la réalité.
Merci pour tes souvenirs.
C’est tout ce qu’il me reste. »
Par ces phrases intériorisées auxquelles nous accédons sans préambule, trois problématiques du film sont introduites : la disparition, la mémoire et le temps. À l’image de son traitement chez Egoyan, le temps est ici perçu comme un obstacle : il éloigne de l’être disparu et participe d’une érosion de la mémoire. La cellule familiale de la jeune femme, démunie devant le comportement de Jeremy, frère aîné de Sasha (interprétée par Eylul Guven dans la partie consacrée aux souvenirs et à l’enfance du personnage), vivait dans l’incompréhension et l’impuissance. Un mystère insondable entoure le personnage de Jeremy, avare de mots.
La mise en avant immédiate de l’intériorité de Sasha propulse le récit dans la subjectivité de la jeune femme, visiblement incapable de se délester de ce passé défini par ses propres zones d’ombre. Sasha, soutenue par la superposition d’une cartographie mystérieuse établie par Jeremy, nous invite à tenter de recomposer une histoire à partir de fragments associés aux souvenirs de quelques événements familiaux. La cinéaste, dans un processus semi-autobiographique, nous le découvrirons à la lecture d’un court-métrage présent en supplément, sait le souvenir fragile et imparfait. Constat qui culmine dans une séquence remarquable où Sasha devenue adulte rend visite à sa famille encore constituée de tous ses membres et alors qu’elle est elle-même encore enfant. Ici se dit l’impossibilité de reproduire ce qui a été. Ici se dit l’incapacité de Sasha à restituer le réel dans son entièreté. Ici se dit l’obligation du deuil alors qu’il est impossible de ressusciter ce qui n’est plus et dont le souvenir s’estompe au fil du temps.
D’où le sentiment mélancolique qui gouverne le récit. Fruit d’une souffrance initiale jamais réparée, la disparition de l’être chéri, ici un frère, induit une rupture possible avec une temporalité universelle. Le rôle des images, celles du film et celles qui interviennent dans le film, relève du sépulcre. Les images constituent un lieu de conservation hanté par l’espoir qu’un jour, à force de revisiter le passé, il sera possible de résoudre les mystères qui entourent l’attitude de Jeremy. Ou bien juste d’accepter de vivre avec le vide laissé par Jeremy. Alors, pour ne pas s’enfermer dans une logique qui pourrait soustraire Sasha du monde et l’enfermer dans un schéma destructeur, le film veille à nous prendre à témoin. Blue Heron invite le tiers que nous incarnons à rejoindre Sasha dans un échange enthousiasmant qui modifie sans cesse le statut du spectateur. Ainsi, dans un admirable geste d’écriture, Sophy Romvari invite le spectateur à ne pas se contenter d’être un voyeur mais à accepter d’être un véritable participant incité à raisonner et à méditer sur la nature profonde de ce qui est vu sur l’écran.
Crédit image : ©Janus Films
Suppléments :
Entretien avec Sophy Romvari (22')
Courts métrages de Sophy Romvari :
- "Still Processing" (2020, 17')
- "It's Him" (2017, 13')
- "Pumpkin Movie" (2017, 10')