Splitscreen-review Image de Karoshi d'Alexis Aspecada

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KARŌSHI

Publié par - 5 novembre 2026

Catégorie(s): Bande dessinée

Le rapport entre l’homme et le travail a inspiré nombre d’artistes depuis fort longtemps. De Fritz Lang et son Metropolis à la série Severance de Dan Erickson, la représentation moderne du monde du travail est bien souvent teintée d’une dimension horrifique à l’esthétique conditionnée par les influences culturelles et générationnelles de leurs auteurs. Cette approche est celle empruntée par Alexis Aspecada avec Karoshi. Une œuvre qui intrigue autant par son sujet que par son esthétique.

Ce n’est pas souvent qu’un français propose un portrait du monde du travail japonais. C’est pourtant ce que propose Aspecada pour sa première œuvre publiée qui a pour vocation d'impliquer directement le lecteur. Avant même que le récit démarre, celui-ci se voit présenter une définition du Karoshi. Il s’agit du terme japonais pour une mort dûe au surmenage au travail. Le lecteur est d'ores et déjà conditionné par le thème central du récit, le monde du travail au Japon, et s’attend à un parcours tragique.

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Le protagoniste qui lui est présenté est un Japonais anonyme et blasé qui s’affale devant la télévision. Un homme que l’on devine sans emploi car après avoir zappé nombre de chaînes sans y prêter d’attention, il est captivé par la publicité d’une compagnie sans nom dont un manager au large sourire annonce l’organisation d’entretiens d’embauche séance tenante. Au cours de l’un d’entre eux, le protagoniste sera simplement nommé Candidat 44 par le manager vu à la télé. Même lors d’un moment censé individualiser le personnage, il garde une forme d’anonymat. Son identité importe peu aux yeux de la compagnie dont le manager arbore désormais un sourire carnassier.

À partir du recrutement du Candidat 44, l'œuvre expose une esthétique liminale. Ce style né du phénomène internet des Backrooms, et popularisé par les créations de Kane Parsons, expose des lieux en apparence banals censés être des lieux de passages, et donc de vie, mais dont le vide, le gigantisme et parfois l’absurdité provoquent une forme d’angoisse. Aspecada aborde cet univers esthétique d’une manière différente de celle de Parsons. Chez ce dernier, l’espace liminal et son étrangeté labyrinthique ont pour vocation de représenter l’aspect dédaléen de la psyché humaine et de sa mémoire, comme avec sa création Youtube The old giant. Pour l’auteur de Karoshi, les salles étranges de la compagnie, dont le manager défend de chercher l’utilité, participent à la mise en évidence de l’absurdité kafkaïenne qui régit ce monde souvent désert.

Les rares interactions au sein de l'entreprise se font avec des êtres monstrueux, expression de la déshumanisation qu’entraîne le travail, par des phrases strictement professionnelles. La seule employée qui cherche à nouer du lien est ignorée puis insultée. La majorité des personnages sont seuls sans en avoir l’air troublés. Car l’absence de lien qui gangrène ce monde efface toute différence entre l’isolement total et la vacuité spatiale. Même si Les espaces intermédiaires d’Aspecada servent donc à exposer la solitude qui écrase les employés japonais.

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Ce monde professionnel entraîne une aliénation des personnages qui dissout leur présence et jusqu’à leur corps. Les employés se changent tous en masses de chair pourrie dont l’allure n’est pas sans rappeler les mangas horrifiques de Junji Ito et Umezu Kazuo, ou le SPA de Erik Svetoft. Une horloge dont les minutes dépassent le chiffre soixante sur un mur en décomposition fait penser que l’espace lui-même se tord au service de l’entreprise. Finalement, en fin de récit, les personnages n'existent plus. Ce ne sont que des masses remplaçables jetées dans les tuyauteries. Les individus disparaissent. Seule reste la compagnie.

Tout participe à l’exposition non seulement d’un monde du travail délétère, mais aussi d’une structure sociétale japonaise malade. Le Candidat 44 voulait refuser ce poste présenté par un manager trop souriant, mais sa famille lui parle de l’importance de la carrière et son père va jusqu’à le menacer d’être renié. L’usage d’une esthétique toute en rondeur, proche des livres pour enfants et panneaux d’informations japonais, expose combien le travail est glorifié et idéalisé par la société japonaise. Alors qu’en fin de compte, le manager jette l’argent et les cadavres dans l’incinérateur pour faire tourner les machines, comme un écho à Fritz Lang faisant tomber les ouvriers dans le Moloch mécanique de son Metropolis. Le système dénoncé n’a plus de sens et ne cherche qu’à se perpétuer par la consommation de l’humain, ce qui transforme la compagnie en un système digestif gargantuesque.

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Alexis Aspecada offre ainsi un regard particulier sur le pays du Soleil-Levant au croisement des influences. L’esthétique liminal des Backrooms va ici de pair avec l’incorporation d’éléments tel un QR code menant à des images curieuses, une adresse de vidéo Youtube ou un contrat de travail qui mélange le japonais et le français. Autant d’éléments qui poussent le lecteur français à sortir de ses rails de spectateur pour approfondir sa compréhension de l'œuvre. Une démarche propre au style de l’Analog Horror, autre phénomène d’Internet où le récit cache certains éléments qui poussent à sortir de la contemplation afin d’impliquer encore plus un public rendu actif. L’association de tout ceci permet à Karoshi de devenir non seulement un portrait dénonciateur d’un certain monde professionnel à la mécanique aussi absurde que nocive, mais aussi un témoin des outils et paysages de l’horreur d’une certaine génération.

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Crédit image : ©KomicsInitiative

 

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