On a souvent souhaité associer Mike Leigh à un modèle de cinéma social et politique dont la figure de proue serait de Ken Loach. C’est comme si le cinéma britannique des années 1990 et des années 2000 relevait exclusivement d’une seule forme de naturalisme social. S’il y a bien quelques possibles connexions entre les deux cinéastes, la ressortie de Naked de Mike Leigh en blu-ray (édité par Potemkine Films) relève certaines différences stylistiques et thématiques qui contredisent le raccourci intellectuel qui rapproche les deux auteurs.
Comme souvent chez Potemkine, le travail éditorial est des plus passionnants puisque le film bénéficie d’une superbe copie et est accompagné de compléments vidéo passionnants. Ici, mentionnons Mike Leigh par Mike Leigh, une leçon de cinéma, captation vidéo d’une Masterclass donnée par le réalisateur à la Cinémathèque française en mars 2025. Il y est interrogé par Bernard Benoliel et Juliette Armantier. Leigh, comme toujours, n’est pas avare de détails quant au travail réalisé sur Naked. En mélangeant anecdotes et précisions intentionnelles, le cinéaste éclaire le spectateur sur sa conception de la mise en scène. Supplément précieux. Toujours au rang des compléments, on ne boudera surtout pas The Short & The Curliess, un court-métrage de 18 minutes où s’exprime le talent de portraitiste de Leigh.
Ce qui nous ramène à ce qui rapproche et dissocie Mike Leigh de Ken Loach. S’il est cohérent de considérer les deux cinéastes comme des peintres de la société britannique de la fin du siècle dernier, il convient cependant d’observer que nombre d’éléments constitutifs de leurs œuvres diffèrent en bien des points. Pour n’en citer que deux, ô combien significatifs, citons le rapport aux comédiens et, plus encore peut-être, ce qui relève d’une représentation idéalisée du réel chez Leigh. Naked est de cet ordre. La réalité montrée assume sa théâtralité. La rue, qu’elle soit londonienne ou mancunienne (tout début du film), est un décor. Ce qui se déroule à Londres pourrait se dérouler dans n’importe quelle autre ville, peu importe laquelle. Les seuls éléments identifiables dans le film sont ceux qui définissent l’atmosphère très sombre dans laquelle baigne l’Angleterre des années 1990.
Le film est une plongée dans les ténèbres. Un personnage, Johnny (David Thewlis) nous entraîne d’une situation à une autre afin de traduire non pas une forme de nihilisme mais plutôt une forme de noirceur qui parasite tout ce qui pourrait faire sens commun. Le film ne dissimule rien d’une brutalité qui accompagnera le spectateur tout au long du film. L’ouverture de Naked est sans équivoque. Un travelling avant nous invite à emprunter une ruelle sombre. Le travelling ne nous laisse pas le choix, il nous entraîne dans une logique spatiale, temporelle et dans une suite de problématiques qu’il nous faudra affronter. Aucune possibilité de fuite ne nous est offerte ; aucune rue adjacente ne nous permet de nous soustraire au propos du cinéaste. Nous entrons dans un film où la première scène est un viol commis par un homme qui sera notre unique guide.
La crudité de la scène d’ouverture de Naked nous repousse. Et Mike Leigh, malgré tout, de suivre ce personnage masculin. Pourquoi Johnny commet-il ce viol ? La cruauté initiale empêche tout désir d’identification. Il sera impossible au spectateur de se détourner de cette première impression. Alors quoi ? Il s’agirait juste de fabriquer un antihéros ? Ce serait bien maltraiter son spectateur au regard des moyens dont dispose le cinéaste. Au cinéma, il existe toute une panoplie de procédés qui permettent en toute logique de rompre le principe d’identification qui est le cœur du processus de représentation. Travellings arrière, plans à la grue, des techniques de montage, aussi. Mais le cinéma de Mike Leigh est un cinéma des corps, du geste. Un cinéma qui se rapproche sans cesse des interprètes pour les regarder, c’est-à-dire pour les étudier. Naked est à penser selon un principe simple et très ambitieux : distinguer et comprendre la trajectoire apocalyptique d’un individu exemplaire de ce que produisent les sociétés occidentales en fin de siècle dernier.
Johnny est un homme masse. Dès son nom. Presque un John Doe, un homme dépourvu d’identité propre. Il croise au gré de ses pérégrinations nombre de personnages, tous représentatifs d’un monde qui avance sans savoir vers quoi. Johnny est sans espoir, sans projet, sans avenir. Il se repaît des autres comme un vampire qui absorbe le sang de ses victimes afin de survivre. Johnny ne considère pas les autres comme un prolongement de lui-même ou comme un miroir de ce qu’il est mais comme des faire-valoir qui, dans leur diversité identitaire et sociale, lui laisse espérer de trouver une raison d’être.
Johnny est un révélateur. Celui par qui la vérité arrive. Et ce qui se vérifie pour les personnages que Johnny croise l’est également pour le spectateur. Lors de rencontres aléatoires, Johnny entraîne à sa suite, tel le joueur de flûte d’Hamelin, les individus qu’il croise au hasard. Si Johnny, lui, ne fait disparaître personne, il participe d’une clarification existentielle qui dépossède les uns et les autres des quelques illusions qui motivent leur existence. Mais rien n’est gratuit. Johnny n’agit pas ainsi par pur plaisir ou par sadisme. Les actes et les propos de Johnny sont mus par le besoin de trouver réponses à ses interrogations métaphysiques. Si aucune réponse obtenue au fil des rencontres ne lui donne pleine satisfaction, Johnny aura néanmoins compris qu’il pourra toujours s’accommoder du monde s’il s’applique à faire des concessions. Ne pas tout intellectualiser, trouver des limites à l’inconsidération de l’autre et, surtout, qu’il se laisser gagner par les sentiments que certains peuvent lui renvoyer. Son chemin de croix n’est donc pas si vain.
Crédit photographique : ©Potemkine Films / ©Thin Man Films