Splitscreen-review Vue exposition Maïté Marra Mac de Lyon

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Images et sons sur des violences

Publié par - 11 avril 2018

Catégorie(s): Expositions / Festivals

Les deux artistes Adel Abdessemed et Maïté Marra exposent au M.A.C. de Lyon. Le premier est connu pour ses œuvres coups de poing comme la sculpture en bronze Coup de tête. Ici, il met en forme une violence collective dans une installation. La deuxième artiste en résidence au musée utilise la vidéo pour créer un paysage sonore autour d'une souffrance individuelle.

Violence et souffrance, une question de tempo pour deux artistes plasticiens exposés au Musée d’Art Contemporain de Lyon. Quand le choix du médium donne le rythme, scande le temps de visite et nous assigne un rôle.

Chez Maïté Marra, il faut prendre le cours d’une vidéo, mais pas seulement que.

Une pièce au rez-de-chaussée plus ou moins dans la pénombre en fonction de l’intensité lumineuse qui s’affiche sur l’écran : des images sombres ou claires y sont projetées. Quand elles sont claires, on a un peu de temps pour voir et lire un texte bilingue, en français et en anglais, inscrit sur un support blanc, à notre droite. Prendre son temps, surtout pour faire une bonne entame de la vidéo. Ne pas manquer l’entame. Avoir en tête le texte. Assis sur la banquette, bien écouter ce que dit une femme. C’est une jeune femme brune qui parle et on sait que ce qu’elle dit est important. Elle s’applique à dire des phrases de la même manière que, méticuleusement, elle défait les différentes enveloppes d’une maquette pédagogique représentant une cerise. Représentée à l’envers, le pédoncule en bas, maintenue sur un socle, le tout sur une grande table, le jeune femme démontera et remontera la maquette. C’est qu’elle doit laisser la maquette telle quelle dans L’Herbier, vaste salle de l’université Lyon I consacrée à l’archivage de la flore. Des tiroirs entourent la femme, remplis de planches, aucun n’est ouvert, seule la maquette de la cerise a été sortie. Elle servira à d’autres démonstrations en cours pour les étudiants.

La jeune femme est déterminée. Au mot « tuer » qu’elle vient de prononcer, la vidéo en couleur laisse la place au noir et blanc. On ne voit plus qu’un gros plan. Celui de ses doigts qui décortiquent le fruit. Elle bégaie laissant presque inaudibles « les coups de poing, les coups de poing », un rapide regard sur la droite confirmant ces mots. Déterminée elle est, c’est qu’il faut aller au fond des choses. C’est maintenant au noyau d’être découvert. « Il essayait de m’arracher des bouts de peau, des bouts de peau » puis, vient le mot « mordre ». Avec habileté, les doigts se mettent alors à remonter comme si les violences faites au corps de cette femme cessaient, comme si elle se rhabillait et sa voix évoque une « blouse blanche » qui serait à l’origine des violences, l'unique objet de ces violences. Pas tant l’intérieur du corps et sa chair que son enveloppe, donc. Ce qu’il y aurait tout autour de ce corps. Pourtant la voix rajoute « dans mon corps des cicatrices d’enfants que j’ai détestées. » Les preuves de la violence sur la chair sont bien là, et elles seraient anciennes... Ça remonterait à loin donc ?

La jeune femme sort de la salle, la maquette non rangée.

Chez Adel Abdessemed, c’est le spectateur qui donne le tempo. Pas un temps impulsé aux visiteurs par l'œuvre. C’est une installation sur 500 mètres carrés au troisième étage. On entre, pris par l’odeur et la vue rougeâtre de cette argile. Le regard suffit et il faut au plasticien en donner des choses à voir. Les visiteurs debout sont de types variés. Façon touristes avec un appareil photo munis d’un zoom, presque reporters. D'autres, plus amateurs, avec un smartphone à prendre des photos. Tous sont là en simples curieux ou en témoins. Assister ou témoigner donc. Journalistes mais aussi archéologues quand certains se penchent pour constater les fissures qui se créent. C’est que l’argile commence à sécher à certains endroits. Non cuite, elle n’est pas pérenne et se fissure. Ils sont comme prêts à faire un relevé pour ne pas oublier. Oui, témoigner d’un état temporaire se dit-on au premier abord, puisque soumise à la destruction, l’installation va vieillir. C’est un temps à la demande, celle des visiteurs, plus ou moins long mais pas contraint.

On entre et on en sort quand on veut dans Shams : le soleil en arabe.

Chez Maïté Marra, on suit la vidéo, et on lit par moments le texte sur notre droite. À l'écran noir clôturant le premier acte succède une autre femme, elle aussi brune et jeune. Elle marche et erre dans un autre lieu, les salles du M.A.C. de Lyon aux murs tout dépiautés. Une exposition vient de s’achever, en attente du montage de la prochaine. Période de latence et espace interlope, c’est comme un sas. Cela foisonne de bruits. Alors des sons pour accompagner la jeune femme filmée de dos. Elle va d’un côté à l’autre de l’écran puis se fixe au centre. On la suit donc, tout assis et un peu cloué sur notre banc. Témoin, oui, mais embarqué comme un témoin assisté au cours d’un procès, simple auxiliaire. La jeune femme semble hésitante dans sa progression mue par un dessein non communiqué, le texte à droite n'en dit mot. Elle cherche et recherche, se dit-on. Son ou ses agresseurs ? Le texte au début dit « elle » et aussi « ils » et sans le "s" aussi. Étrange. Les sons l’accompagnent. Des sons souvent stridents, un peu métalliques. Des cordes aussi comme ripées, celles d’un piano préparé en la circonstance. Mais aussi des chuchotements, voix humaines et mêmes légères. C’est confus comme ce qui doit l’agiter tout à l’intérieur, mais elle ne le montre pas. Un grand chamboule-tout, fracas et brisures dans un premier temps puis fêlures, comme toujours, dans un second temps. Elle doit endurer donc. Toute à sa force de caractère à ne pas craquer et exposer sa douleur bien normale après les violences. La musique supplée donc aux mots, c’est que Maïté Marra croit plus aux pouvoirs des sons ou des mots écrits qu’aux images. Ou alors les sons doivent moins illustrer la douleur qu’ils n’amènent à se la représenter intérieurement en chacun d’entre nous, bien assis que nous sommes sur notre banc. Donc elle ne craque pas, ne pleure pas. Elle marche. Vers quel lieu ? Le sait-elle ? Arrivée dans une salle bien sombre, elle éclaire un smartphone et fait demi-tour pour nous regarder de face, l’appareil à la main dévoilant un beau clair-obscur sur son visage.

Dans Shams, les regardeurs-témoins peuvent prendre le temps. Ils progressent dans un espace encombré et semé d’obstacles. Brouettes, tuyaux, cordes, palettes, échelles, seaux jonchent le sol, le milieu et les côtés de la salle. Au centre de la pièce, une échelle retient l’attention, on doit passer dessous. C’est un vrai chantier recouvert de cette argile rouge odorante, mais jamais agressive, ça reste léger. Ce sont plutôt les yeux qui ont beaucoup à faire. Le choix ne manque pas. On peut se repaître d’images à sa guise. Libre à chacun de revenir sur les lieux ou pas. Libre à chacun d’en avoir pour son content. Shams témoigne en montrant. Rien que des corps humains exploités, représentés à l’échelle, notre échelle : l’humaine. Alors forcément on est interpellés face à cette souffrance qui s’expose sous nos yeux. Et on pense aussi à la matrice de ces souffrances, la violence sous-jacente.

Des mots sont inscrits en bas de la vidéo : ce sont « des coups », « des morsures », et « toute la journée ». D’autres sont prononcés seulement. Il suffit de jeter un œil à droite pour vérifier.

Un début de mélodie se met à sourdre. La jeune femme marche, on ne voit que le haut, face à nous. Elle est dans une salle plus lumineuse, son smartphone devenu inutile et ces mots inscrits en bas de l'écran disent que ce n’est pas grave et qu’on s’habitue aux coups. « Avec le temps » est-on tenté de rajouter et le texte confirme. L’écran noir revient. La jeune femme réapparaît et la mélodie se fait plus audible mais encore troublée par des sons bien graves, grincements sporadiques comme des retours de braises, c’est que la souffrance est là, prête à durcir, à se cristalliser comme une pointe. Et ça doit faire mal. Mais elle ne le montre toujours pas : ne pas exposer surtout. Les sons suffisent à dire.

Dans son avancée, c’est même un crescendo qui la suit alternant des sons discordants et harmonieux ou se court-circuitant, comme si la jeune femme était dans l’incertitude, dans un entre-deux. Tentée de reprendre espoir, de se reconstruire nous intime la mélodie ? Tentée de s’effondrer et ne plus relever la tête nous suggèrent les sons graves ? Mais on se dit que c’est difficile et que ce n’est pas aussi simple, aussi binaire, et que ça doit se mélanger à certains moments. Brinquebalant dans sa tête pour faire court !

Écran noir de nouveau avec l’intitulé de l’œuvre au bas : Cartographie d’une violence avec corps et mots.

Si c’est un jour de semaine, un matin, on est à notre aise dans l’installation d’Adel Abdessemed. On a de la place, ce qui n’empêche pas un mal-être, plutôt un questionnement. Donc pas vraiment un mal intérieur pour nous-mêmes, rien qu’à nous, mais plutôt pour eux, les souffrants, parce qu’on se dit que cela va continuer. Certains de ces hommes, tout en argile, sont fixés au milieu du mur. Par groupes de quatre ou cinq, ils supportent des sacs sur leur dos et attendent. Peut-être un ordre. Celui d’un homme armé, un garde-chiourme, il est un peu lointain et puis il a d’autres choses à faire : ces hommes peuvent donc attendre. C’est un haut-relief. On voit aussi d’autres groupes d’hommes qui dépassent la dizaine, en attente d’un ordre à recevoir afin de continuer leur besogne. Peut-être manifestent-ils aussi un refus d’obéir mais on ne remarque pas de la violence chez les hommes armés, pas de représailles. C’est une violence établie. Une violence coutumière liée à leur condition de forçats du travail. Peut-être attendent-ils alors une action de notre part ? Nous sommes bien témoins mais aussi journalistes pour certains, c’est bien ce qu’on avait dit au début, en entrant dans l’installation, non ? Face à nous, un homme s'est détaché et devient solitaire parce que tombé. Il gît maintenant au sol, jambe repliée, épuisé de fatigue. D’autres plus vaillants grimpent au mur, sac sur les épaules et on ne voit pas leurs pieds. Il manque les pieds ! La cheville est désormais engluée dans l’argile, effacée. Parfois des échelles vides au mur, elles aussi, en attente. Au final, ces hommes apparaissent et disparaissent par le haut comme des générations spontanées et on se dit que ce n’est pas prêt de se terminer.

C’est comme un cycle. Quelle que soit l’époque, on se dit qu’il y aura encore des exploités et des souffrants. Et qu’on a laissé faire par lassitude, qu’on n’a pas su arrêter le phénomène et que c’est donc devenu commun, un peu comme les saisons qui se succèdent. C'est un gros plan en couleurs maintenant. Que le buste de la jeune femme. Un collier discret, une veste bleue pâle et un haut noir. Les sons toujours accompagnants, un hiatus sonore pas épuré. Elle semble déterminée, les yeux un peu brillants. Et elle continue à avancer face à nous.

Reste à témoigner.

Quand on sort de l’installation, on a en tête ces hommes de souffrance portant des sacs, ils nous ont regardés et on les a regardés, mais toujours comme témoins assistés. Qui alors pour faire cesser ? Nous on n’y peut rien, assistés qu’on est !

Alors simples curieux...

Crédit photo : Expo Mac de Lyon ©Blaise Adilon

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